• Pour Michel Chaillou, par Philippe Le Guillou

                  Pour Michel Chaillou

    Michel Chaillou, ce fut d'abord une émotion de lecture, un livre acheté rue Hoche à Rennes, dans la mythique librairie Les Nourritures terrestres : Le sentiment géographique, l’Astrée, le Forez, le moutonnement forestier, une syntaxe étrange, presque alambiquée, une langue somptueuse. La rencontre, une de plus avec l’un des écrivains du Chemin de Georges Lambrichs - Le Clézio, Mandiargues, Perros… - une illumination dans l’hiver du caisson de la khâgne.

         Ce fut bien plus tard, une fin d’août, en 2002, une rencontre libre, drôle, rieuse, à Angoulême, avec un géant à la tignasse bouclée. Entre temps, c’est-à-dire entre le caisson de la khâgne et le cénacle de l’inspection générale, tout ce temps traversé… – j’avais lu et aimé Domestique chez Montaigne et Le rêve de Saxe, communiant chaque foi à cette exigence, à cette rareté, à cette splendeur.

    D'autres rencontres allaient suivre, au Prix Bretagne – où, en 2004, nous couronnerions 1945 - et à l’Académie de Bretagne où nous deviendrions confrères. Chaque fois, j’ai aimé l’enthousiasme juvénile de l’homme, sa passion bouillante, sa détestation des œuvrettes et des faux livres, de la médiocrité des ornières et des sentiers battus. La littérature, portée par une conscience rare de la langue française, de sa tradition et de ses accomplissements antérieurs, brûlait en lui d’une incandescence entière, tranchante – absolue.

    Je l’avais aperçu il y a tout juste deux ans sur le trottoir du boulevard Montparnasse, tout près d’une autre belle librairie à la vitrine noire, manifestement si malade et si fatigué qu’à regret j’avais préféré m’abstenir de l’aborder.

         À l'annonce de sa mort, je n’ai pas hésité un seul instant. J’assisterais à ses obsèques. En Bretagne j’ai toujours vu les vivants honorer les morts. Dans mon journal, à la date du lundi 16 décembre 2013, voici ce que j’ai noté :

    « J’aurais dû être à Poitiers pour la journée : les obsèques de Michel Chaillou me donnent l’occasion de rester à Paris. Pour moi, la vie littéraire, ce sont aussi les enterrements : Gracq, Mohrt, Marceau, Bianciotti… Longue marche dans un Paris ensoleillé : Gallimard où je vais chercher le dernier livre de Chaillou, L’hypothèse de l’ombre, paru en novembre, Saint-Thomas d’Aquin et Saint-Roch – je reste longtemps devant la Nativité de marbre qui figurait originellement sur le maître-autel du Val de Grâce –, Delamain, avant de gagner, sous le soleil toujours, le Père-Lachaise. Je gagne le crématorium sans avoir été capable de retrouver la tombe de Proust. Les anciens du Chemin, les vénérables, arrivent : Deguy, Trassard, Reumaux, Lepère, qui me reconnaît. La NRF brille par sa rareté ; de la mythique collection de Lambrichs, il ne reste que des vieillards chenus. Deguy tout à l’heure aura ce mot : « Le Chemin passait près de chez Gallimard… » Je déteste les crémations, ces cérémonies qui me semblent toujours parodiques. Ici il n’y a pas de prêtres mais il y a des poètes, émus, intenses, un brin sûrs d’eux. Solennel, caché derrière ses lunettes noires, Deguy est de loin le meilleur. Jean Védrines était difficilement audible et Reumaux est trop long. Michèle et David Chaillou, la veuve et le fils, saluent les présents. Je crois comprendre que les derniers mois ont été atroces. »

         Il me reste – il nous reste – les livres. Depuis la semaine dernière, j’ai relu, avec une admiration intacte, Le sentiment géographique. Chez l’un de mes bouquinistes favoris, Frédéric Bieber, j’ai trouvé un exemplaire du service de presse de Jonathamour paré d’un envoi à Mme Simone. Jonathamour et L’hypothèse de l’ombre m’accompagneront ces prochains jours, à la frontière des vagues et du grand remuement des ombres. Deux livres, le premier et le dernier, les deux bornes, les deux seuils d’une œuvre injustement méconnue, les limites du domaine secret d’un écrivain du Chemin et des lisières atlantiques.

                                 Philippe Le Guillou

     

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