• Entretien sur Déambulations (Pygmalion, 2004) [juin 2005]

    Luc Vigier : pourquoi Déambulations, Philippe Le Guillou?

    Philippe Le Guillou : parce que je crois que j’appartiens à cette race des gens qui aiment marcher, qui aiment marcher dans la nature, dans la campagne, dans la ville et il me semble que la lecture des livres, la contemplation des œuvres ont quelque chose aussi qui est lié à la marche : la marche c’est le rythme, c’est le mouvement mais c’est aussi de temps en temps l’immobilité, le repos, l’admiration, la méditation et ce qui commande aussi la déambulation c’est l’idée que l’itinéraire est souvent capricieux. Il n’obéit pas à une géographie fixée, préétablie, il est sensible aux surprises, aux aléas du chemin. En bref, que l’on soit dans la forêt, où selon les chevaliers arthuriens d’autrefois on oubliait de tenir droite voie, que l’on soit dans la ville ou brusquement attiré par une galerie, par une vitrine, par un vieux livre que l’on va chercher, on perd le droit chemin que l’on était en train de suivre, de la même manière dans un tableau où brusquement ce n’est plus le sujet du tableau que l’on regarde mais un détail, ou encore dans un livre brusquement on oublie la trame, on oublie le fil conducteur et on s’arrête sur des petites choses. C’est cela finalement qu’il y a dans ces Déambulations, qui sont des stations, des méditations, des jalons, des variations mais de ces moments de grâce que donne justement l’oubli de la droite voie et de la rectitude du chemin

    LV : c’est la déambulation du fou ?

    PLG : oui, ce sont mes marches d’enfant ! Je marchais, je m’arrêtais, je contemplais le paysage, et d’ailleurs dans ces marches d’enfant il y avait toujours deux temps ou finalement on était au creux des vallons, près des rivières, dans l’intimité de la campagne, ou parfois à d’autres moments, sur des chemins de crête – enfin si tant est qu’il y ait des chemins de crête en Bretagne, dans le Finistère –, mais du moins dans des endroits un peu en belvédère, qui étaient en forme de belvédère et d’où l’on pouvait embrasser la totalité du paysage, au-dessus de l’Aulne, au-dessus de la rade de Brest, etc, et il y a cela aussi finalement dans ces Déambulations. Il y a des moments où l’on fixe de manière extrêmement précise un détail, où l’on s’arrête et il y a d’autres moments où les perspectives sont plus larges, plus cavalières, où l’on embrasse finalement  les grandes lignes d’un paysage.

    LV : mais par « fou », j’entendais la déambulation de la folie…

    PLG : oui, et d’ailleurs c’est…ma réponse est tout à fait significative…pour moi je penserais plus aller du côté du monde originel, de mon village natal….mais oui…peut-être pas complètement de folie parce que ce sont en même temps des déambulations raisonnables…Elles sont fantasques, elles sont capricieuses, mais elles sont organisées, et elles répondent à un principe, à un souci d’organiser, et de construire. Tous ces chemins si divergents, si buissonnants soient-ils, se retrouvent, se recoupent, en un moment dans des zones qu’on pourrait appeler des clairières, qui sont d’ailleurs des moments où le sens, d’une certaine manière se donne et s’illumine.

    LV : c’est une métaphore de la démarche de l’esprit, du cheminement vital…

    PLG : oui, c’est tout à fait ça…Si vous voulez c’est un moment  d’interrogation, de recherche, on décrypte, et autant je suis sensible à…je pense qu’il y a toujours…un peu le principe de la présence du corps et de l’incarnation. Je pense que le corps peut être à certains moments lorsqu’on écrit, assis, à la table de travail, contraint finalement, par ces heures et ces heures d’immobilité et à d’autres moments finalement il bouge, il traverse, il chemine, il envahit l’espace…il y a ces deux moments et dans ce que j’ai toujours fait, il y a toujours ces deux temps.

    LV : j’ai fait quelques recherches dans les œuvres des années passées, dans les années quatre-vingts, dans La Main à plume  par exemple, c’est un terme qui revient très souvent, il y a déjà un texte sur la marche, qui est assez beau et assez développé, et puis ce mot est assez rapidement associé dans votre œuvre au mot déambulatoire, alors cette fois-ci dans l’église, dans la cathédrale.

    PLG : absolument, d’ailleurs je trouve ce mot de déambulatoire absolument superbe, c’est vraiment pour moi la forme la plus pure et la plus liturgique, la plus sacrée qui soit de la déambulation, c’est la déambulation du déambulatoire, je dirais presque aussi la déambulation du cloître de l’abbaye : on déambule, alors cette fois-là dans une maison fermée, dans un lieu clos, tandis que les déambulations que je pratique et dont il s’agit dans ces deux ouvrages sont des déambulations à l’air libre, des déambulations ouvertes, même si parfois, on entre dans des églises, on entre dans des bibliothèques, on entre dans des musées, on entre dans le laboratoire central d’écrivains….malgré tout ce sont quand même des déambulations à l’air libre.

    LV : cette notion de déambulation m’amène à celle du labyrinthe puisque finalement quand on lit Déambulations, on se perd un peu : on passe d’un auteur à l’autre, d’une esthétique à l’autre, de la littérature à la peinture, de la peinture à la musique, de la musique décrite à la musique presque pratiquée à travers la poésie, et de toute façon à travers la prose, il y a quelque chose d’assez déstabilisant finalement dans cette manière d’aborder les choses qui peut apparaître un peu incohérente a priori

    PLG : c’est le charme je crois du texte fragmentaire, c’est-à-dire, un roman c’est une forme, traditionnelle, qu’on peut bousculer, revisiter, c’est une forme qui s’impose et qui finalement offre beaucoup de liberté mais peut-être moins qu’on ne penserait. Le texte fragmentaire, le texte qu’on écrit en marge des romans, comme ces textes critiques, ces fragments, offrent beaucoup de liberté parce qu’on est pas contraint par une forme, on n’est pas contraint par une narration, on n’est pas contraint par une constellation de personnages, on n’est pas contraint par une thèse qu’il faudrait démontrer, on n’est pas contraint par un sens qu’il faudrait atteindre, on n’est dans une grande, grande liberté.

    LV : pas de thèse à démontrer ?

    PLG :  on n’a pas de thèse à démontrer, on est dans une gratuité également aussi et souvent me semble-t-il si je pense à ces moments-là, une gratuité de la ferveur et de l’hommage. On a été séduit par un paysage, par une musique, par une rencontre, par un lieu, par une église, par la beauté d’une phrase, par la beauté d’un paysage, d’une rivière, d’un rivage, c’est ce qu’on dit, c’est ce qui se dit là, c’est-à-dire quelque chose qui est de l’ordre effectivement d’un hommage un peu décousu, un peu foisonnant, un peu discontinu,  on n’est pas dans une construction cohérente. Je pense que le lecteur, lorsqu’il a cheminé et lorsqu’il a suivi le sillon de ces déambulations  doit être à même de tisser un certain nombre de cohérences, doit être à même de trouver un certain nombre de points communs, de passerelles, entre des éléments qui sont peut-être moins disparates qu’on ne le penserait. Il y a quand même l’unité d’un sujet, l’unité d’un regard, derrière tout cela, il ne faut pas non plus le perdre de vue.

    LV : justement cette cohérence peut être vécue par le lecteur comme une thèse parce que justement ces déambulations reviennent toujours au même endroit.

    PLG : oui, elles reviennent toujours au même endroit, oui, elles repassent au même endroit, elles retrouvent les mêmes choses…C’est l’unité d’un regard et la signature d’un sujet. Je crois que c’est que je pourrais dire. Pour moi c’est finalement une définition de l’écriture et de l’entreprise littéraire c’est-à-dire l’affirmation – l’assomption presque – d’une subjectivité , bon avec aussi ses lacunes, ses failles, ses limites, ses accrocs ; la subjectivité n’est pas non plus forcément rayonnante, arrogante, totalement narcissique, il ne s’agit pas de cela. Et dans ces aveux, ces hommages, ces ferveurs qui se livrent , il y a aussi je crois le regard, il est toujours un peu perdu, le regard, il est toujours un peu tâtonnant, le regard se concentre, mais le regard aussi se dissipe, le regard se focalise mais le regard se détourne, est détourné, et je crois que c’est une peu cela qu’on trouve.

    LV : on est toujours dans la séduction, ce qui attire sur le côté, vers l’ailleurs…

     

     

     

    PLG : tout à fait…On n’est pas toujours dans la droite ligne, la droite voie, surtout dans des moments comme ça où finalement c’est un peu le regard d’un esthète et l’esthète regarde la ville, regarde la nature, regarde les œuvres …

    LV : cela réclame un certain état de disponibilité…

    PLG : plus que…Oui, d’un état de disponibilité fervente, d’ouverture maximale si j’ose dire parce que si on n’a pas cette disponibilité et ce regard ouvert sur le monde on est dans un état d’appauvrissement de soi. Le sujet, l’être vivant est enrichi par ce que le réel lui donne et le réel donne beaucoup mais en même temps peut-être faut-il être aussi capable de regarder. Alors…

    LV : pourtant on a l’impression par moment que le regard est assez resserré sur certains auteurs en fait, certains auteurs qui reviennent en boucle : Chateaubriand, Malraux, Gracq…

    PLG : oui parce qu’il y a si vous voulez le sentiment d’une filiation, de happy few, ce qui ne veut pas du tout dire d’ailleurs que la curiosité de celui qui a écrit le livre soit réduite. On est aussi dans une logique de l’hommage, une logique de la reconnaissance, dans une logique de la ferveur…A côté de cela il peut tout à fait y avoir d’autres curiosités et d’autres hommages rendus. Ce n’est pas l’objet de ces variations.

    LV : vous avez parlé d’hommage, de ferveur, on a l’impression d’un rapport quasi religieux à certains auteurs, peut-être que religieux n’est pas le terme exact, mais enfin il y a des parentés stylistiques entre l’hommage à l’écrivain et l’hommage à…

    PLG : religieux serait une sorte de terme juste si on y entend dans l’étymologie le mot lien. Et moi je crois fondamentalement qu’un écrivain ne naît pas comme cela ex nihilo. Il est nourri par le terreau des auteurs qu’il a lus et admirés, il est nourri par le socle de ses admirations, il y a quelque chose dans ces hommages de cet ordre là c’est-à-dire…ce n’est pas parce que j’ai écrit, ce n’est pas parce que j’ai publié un certain nombre de livre qui font que je suis identifié, que je suis reconnu comme tel, comme auteur, que pour autant je vais  récuser tout ce qu’il y a eu avant moi et tout ce que j’ai admiré.  Donc cette logique de la ferveur et cette logique de l’admiration est en même temps importante parce qu’à mes yeux elle est à la source de tout le travail littéraire et de toute la construction des livres qu’un auteur peut donner.

    LV : c’est un peu dans la logique des Pénates

    PLG : complètement, dans la logique d’autel, dans la logique du Tabernacle où on enfermerait des images, des icônes qu’on admirerait. On a besoin… Moi je crois beaucoup à cela à la nature de la ferveur , du pèlerinage. Alors le pèlerinage peut être tout à fait  matériel :  on peut se rendre sur la tombe de l’écrivain, on peut se rendre chez lui. Le témoignage, le pèlerinage peut être simplement livresque : on peut aller relire un poème de Rimbaud, on peut aller relire un fragment de Proust – plus qu’un fragment de Proust, un très très long chapitre – on peut aller relire un beau poème en prose, une belle description en prose de Julien Gracq, tout cela est possible et à mon avis tout cela est même nécessaire, je crois,  et de nature à nourrir le travail de l’écrivain.

    LV : donc on passe de la logique de l’héritage à la logique du fétichisme…Dans certains cas.

    PLG : oui, ce sont des mots que j’assume, fétichisme, héritage, je crois que…Bon si ce fétichisme devient totalement névrotique et stérile, il ne présente aucun intérêt. Si en revanche il est assumé et s’il est surmonté, s’il est identifié en tant que tel…Moi, les obsessions, les névroses constitutives d’un sujet ne me gênent pas  à partir du moment où elles sont surmontées, identifiées et bien vécues…et donc c’est cela qui compte, n’est-ce pas. Il ne s’agirait pas de devenir esclave de ses admirations, esclaves des ces fétichismes…Pour autant il faut quand même reconnaître qu’il y a un amont, qu’on vient de là, et que cet amont est le suc nourricier de l’écrivain et des livres qui continuent à se faire.

    LV : donc ce Panthéon, cet inventaire qui se fait, se fait par lignage, par filiation : on vient toujours de quelque part…

    PLG : je le crois fondamentalement. Je le crois pour moi d’abord, dans ma vie d’être. Je viens de ma famille, et je viens des mes grands-pères, je viens de ce que m’a donné ma famille, de ce que m’ont donné mes parents, je suis la résultante, au croisement de tous ces apports et je ne suis pas du tout là encore dans une logique de brisure, de rejet, en disant que la famille est un lieu d’enfermement, au contraire, je crois  que vraiment ce qui m’a été donné est de l’ordre d’un legs précieux. Pour la littérature, c’est du même ordre ! Il est évident que les filiations littéraires continuent à me nourrir et je ne suis pas  du tout surpris de devoir les relire. Et c’est souvent ce que je fais d’ailleurs. Parce qu’il y a la forme littéraire de la déambulation que l’on trouve dans les livres mais il y a la forme secrète, intime, enfin que tout un chacun connaît, que tout un chacun pratique, qui consiste à un moment, je ne sais pas, dans un moment d’insomnie, de solitude, à reprendre un livre, à feuilleter quelques pages, un poème de Reverdy, une page de Drieu la Rochelle dont on croit se souvenir et  qu’on ne retrouvera jamais et d’ailleurs parce qu’on ne la retrouve pas on  en trouve d’autres et dont on s’étonne finalement de ne pas avoir gardé un souvenir plus précis, de pages, de mots de formules qui sont tout à fait belles et émouvantes. C’est cela aussi je crois qui est important dans ce…

    LV : c’est un peu ce qui se dégage de l’ensemble. Vous avez une très belle formule, « la fraternité des maîtres »

    PLG : Oui…

    LV : on hésite entre fraternité et paternité des maîtres à vrai dire…

    PLG : on pourrait surmonter la contradiction si vous voulez en parlant de compagnonnage. C’est de cet ordre-là . Alors évidemment ça peut toujours être un peu mal interprété, parce que ça ne veut pas du tout dire qu’on se place de façon aisée dans le compagnonnage des grands, en laissant accroire qu’on se reconnaît soi-même de cette souche et de cette nature. Ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. En revanche oui on est nourri par leurs images, on est nourri par leurs œuvres, on est  nourri même par leur rythme et je trouve que dans cette époque qui quand même est extrêmement  si on reste neutre on dira oublieuse et en même temps si on rejette la neutralité pour s’aventurer un peu plus et être un peu plus radical je dirai terriblement amnésique sans repères, sans jalons, sans connaissances, sans perception de ce qu’il y a eu avant, on a besoin de ces grands, on a besoin de ces textes, on a besoin de ces références.

    LV : c’est étrange parce qu’on est pourtant dans une période de commémoration, de rappel constant des événements historiques…

    PLG : oui mais on commémore pour expier, on commémore pour culpabiliser, et moi la culpabilité ça ne m’intéresse pas du tout. Moi je ne suis pas du tout dans la culpabilité, je suis beaucoup plus dans l’affirmation de l’exaltation ou de la jubilation et de l’action de grâce et pas du tout de la culpabilité. Moi je n’ai aucune culpabilité à avouer, je ne suis coupable d’aucune faute, ou enfin je ne pense pas,  et en revanche, c’est ça, la commémoration, la tentation de la commémoration dans l’époque présente est à mes yeux bien trop entachée de culpabilité et on va rendre toujours des comptes. Non on n’est pas obligé de rendre des comptes. Inventorier, ce n’est pas forcément rendre des comptes, c’est simplement dresser un état des lieux avec justesse et là encore ferveur, de quelque chose qu’on connaît

    LV : je suis étonné d’entendre un chrétien s’échapper de la logique de la confession. C’est vrai que dans vos écrits autobiographiques, dans Les Marées du Faou, dans des extraits de Déambulations ou ailleurs, il n’y a pas de repentance particulière…

    PLG : non, je ne suis pas du tout travaillé par le motif de la confession, qui est un sacrement de l’église,  mais je trouve qu’il y a d’autres choses qui sont plus importantes et que l’action de grâce, la communion, me paraissent des choses beaucoup plus importantes et beaucoup plus à préserver et à privilégier donc je ne suis pas dans cette…Et d’ailleurs les textes autobiographiques que j’ai pu écrire ne sont pas de l’ordre d’une confession, ne sont pas de l’ordre d’un aveu, il n’y a pas de choses extraordinaires qui soient dites. En revanche, oui, c’est un mouvement d’une…d’un cheminement là encore qui se découvre et qui se décrypte. Plutôt que dans la repentance terreuse, cendreuse, obscure…

    LV : au bout du compte, si l’on prend Déambulations 1 et Déambulations 2, ouvrages séparés d’un an à peu près, on a l’impression d’une sorte d’archipel esthétique qui se met en place…ce que ne permet pas le roman en tant que tel, malgré quelques développements dans ce sens…Déambulations 1 et 2, ce serait la capitalisation d’une pensée présente par fragments dans d’autres écrits…

    PLG :  c’est vrai, oui, on ne peut pas, dans un roman, livrer quelques réflexions qui soient de l’ordre d’un credo artistique, de l’affirmation d’un certain nombre de valeurs et c’est ce qu’on trouve ici c’est-à-dire l’affirmation de l’importance de la langue, l’importance de la mémoire,  l’importance de la terre, la fidélité à un certain nombre d’auteurs, un certain nombres de figures fondatrices, tout cela se dit peut-être plus clairement, plus nettement, dans les textes fragmentaires ou étoilés des déambulations que dans la narration fluide d’un roman.

    LV : avez-vous l’impression d’avoir construit une esthétique, même s’il ne s’agit pas d’un traité d’esthétique ? C’est ce que l’on sent dans Déambulations 1, avec les « Notes du laboratoire central », de chapitre en chapitre, de poème en poème : il y a une esthétique qui se dégage…

    PLG : je rattacherais ça à cette idée d’un regard que je disais tout à l’heure. À partir du moment où l’on voit à plusieurs reprises dans un livre ou dans deux livres un regard se poser sur des objets artistiques inévitablement ce regard chaque fois choisit, élit un certain nombre de formes, un certain nombre de points, un certain nombre de  traits,  il est tout à fait légitime que le lecteur qui lui a le surplomb, la distance, le recul, voie entre ces différents moments des passerelles, des points communs, mais il n’y avait pas dans ma perspective dans mon souci, lorsque j’écrivais, la volonté là encore de théoriser de conceptualiser. Je conçois qu’on puisse avoir la tentation de le faire, je pense que c’est tout à fait légitime, pour autant ce n’était pas quelque chose qui me préoccupait et je n’étais pas dans ce souci, ce n’était pas quelque chose qui m’intéressait au plus haut point…D’abord parce que je trouve que c’est un peu prématuré, un peu prétentieux et que je suis pas, enfin je ne me classe pas dans la catégorie des écrivains théoriciens…

    LV : pourtant on est dans une esthétique au sens premier, un art des sens, et puis une sorte de synesthésie théorique…

    PLG : oui, entre la musique et la littérature, entre la peinture et les œuvres écrites et je dirais même parfois entre les paysages qui sont évoqués et telle ou telle musique tel ou tel poème, tel ou tel éclairage littéraire, il est possible que tous ces éléments tissent une sorte de continuum, ça je veux bien le croire, c’est plus quelque chose de cet ordre là qui moi me paraît important c’est pour cela que tout à l’heure je parlais de « signature d’une subjectivité et d’affirmation d’un regard » : ils sont de nature à organiser les choses, à faire que les choses existent entre elles et ce qui quand même caractérise beaucoup la vie, c’est-à-dire l’éparpillement, la dispersion, la discontinuité, la rupture, lorsque l’on entre dans cette contemplation esthétique, s’apaisent en quelque sorte parce que ces clivages, ces frontières, ces accrocs existent peut-être moins qu’ils ne le font dans la réalité et parce que le regard est aussi une espèce de fluide et de baume, qui permet[tent] de surmonter ces disparités, ces accrocs, ces aspérités du réel.

    LV : l’un des thèmes favoris chez vous est justement cette rugosité du réel qui semble être quasiment un ennemi personnel…

    PLG : oui ! C’est Proust, c’est « penser, sentir, choses si tristes », le réel est décevant, le réel est dur, le réel blesse, le réel accroche, le réel heurte. En revanche, il y aussi dans le réel des moments de grâce, d’illumination, des moments qui sont purement heureux, épiphaniques, il faut absolument après savoir les isoler, les trouver. Alors, je pense que si je reprenais le propos qu’on avait il y a quelques instants sur une théorie, une théorisation, je dirais non, il n’y a pas de théorie, il n’y a pas de théorisation. Il y a peut-être, mais de manière là aussi informulée, éparse, quelque chose qui pourrait être de l’ordre d’une initiation, une initiation d’un regard, finalement…Je ne veux pas vous apprendre à regarder, tel n’est pas mon projet, telle n’est pas mon intention, mais moi, voilà comment je fais, comment je procède, je regarde, je me glisse dans tel ou tel endroit et si vraiment on souhaitait que ces textes aient un effet, une incidence, une raison d’être, ce que l’on aimerait peut-être, c’est que pour reprendre une formule baudelairienne un peu éprouvée mais qui à mon sens garde encore toute sa vertu et toute sa puissance, il serait quelque chose qui serait une sorte d’ « invitation au voyage », une invitation à lire Giono, invitation à aller découvrir quelqu’un qui est totalement inconnu aujourd’hui, qui est Augiéras, invitation à aller se glisser dans le grand mausolée proustien, invitation à aller relire Gracq, c’est de cet ordre-là.

    LV : il faut s’interroger sur la pédagogie de l’ensemble : le lecteur est guidé par chaque déambulation qui insiste justement sur le cheminement intérieur de chaque auteur et on se trouve parfois devant le roman d’un roman de formation…

    PLG : oui parce que c’est mon modèle fondamental : je suis hanté par ces figures de l’initiation, de la formation, qui vont bien d’ailleurs avec la thématique de la transmission, du passage et aussi très certainement du legs, qu’on évoquait tout à l’heure. C’est-à-dire que pour moi quand on fait métier de lire, quand on fait métier d’écrire, quand on a la chance de pouvoir admirer des œuvres et en même temps dire quelque chose qui soit de l’ordre de cette admiration, je ne voudrais pas non plus qu’on soit le propriétaire jaloux de ses émotions, qu’on les confisque pour soi, qu’il y ait une sorte de dimension narcissique, frileuse, retournée  sur soi. Je ne pense pas que la dimension narcissique existe… pour moi dans une dimension narcissique – mais je me trompe peut-être ou alors j’entends mal le terme et je force le trait – pour moi dans la dimension narcissique il y a une dimension de complaisance. En revanche, quand on, et on revient à ce qu’on disait tout à l’heure, s’il s’agit de l’affirmation d’un regard,  de la signature d’une subjectivité, de la présence de quelqu’un, qui admire et qui regarde, alors on n’est pas du tout du tout dans le narcissisme.

    LV : ces rêveries théoriques, ces rêveries sensibles sont entrelardées de chapitre autobiographiques, notamment dans Déambulations 2, et ces rêveries autobiographiques semblent également en prise sur l’ensemble de l’univers sensible. Il est assez étonnant de voir dans des essais, des micro-essais, ces irruptions du biographique, qui prennent un tout autre sens que dans Les Marées du Faou. Il y a des reprises de certains passages des Marées ou des passages comme ce chapitre sur les couleuvres et les grenouilles qui auraient pu trouver place dans Les Marées du Faou et qui résonnent différemment dans ce contexte.

    PLG : c’est toujours cette frontière un peu indémêlable, indécidable entre l’affection et le souvenir. Et c’est vrai que, et c’est peut-être une nouveauté par rapport au premier volume de Déambulations, où il s’agissait plutôt d’aller regarder les grandes œuvres, qu’elles fussent des écrivains, des peintres, les grands paysages, les grandes capitales…Ici on ne visite plus simplement ou seulement le laboratoire central des écrivains, le sanctuaire des écrivains ou des sanctuaires sacrés, on visite aussi  le grenier intime de celui qui écrit, ses souvenirs, et c’est effectivement de cet ordre-là. C’est-à-dire que par moment des archipels ou des éléments d’archipels affleurent, reviennent à la surface, reviennent à la surface de la conscience et de la mémoire et on les a là. C’est quelque chose qui est sans doute en même temps…qui prouve que cette écriture fragmentaire, un peu buissonnante est aussi  une écriture de l’exploration de soi, quelque chose qui va chercher, qui va fouiller, là encore plus pour témoigner que pour démontrer, je le dis très fortement, mais cette dimension me semble aussi tout à fait importante.

    LV : quel est le sens par exemple de l’épisode de la mare ? On a l’impression d’être devant un poème d’Aloysius Bertrand ! qu’est-ce que ça vient faire là ?

    PLG : ce que ça vient faire là ? C’est un texte un peu enfantin, aussi, je suis très sensible au regard de l’enfant sur le moment où la nature devient en quelque sorte épiphanique, les choses affleurent, les choses adviennent, et que cette mare soit peut-être habitée, qu’il y ait quelqu’un dedans, c’est quelque chose qui me paraît tout à fait [inaudible]…C’est très certainement la résurgence d’une vieille émotion d’enfance, d’une émotion très ancienne, moi qui ai beaucoup regardé, qui ai toujours été attiré par l’univers aquatique, que ce soit à la fois, et c’est très bachelardien , l’univers des eaux vives ou l’univers des eaux dormantes….L’univers des eaux dormantes me fascinait me captivait plus encore parce que j’imaginais sous des feutrages d’algues des présences qui souvent d’ailleurs étaient très incertaines et très aléatoires. C’est sans doute ce que j’ai retrouvé dans ces textes de fiction qui sont beaucoup moins fictifs ou fictionnels qu’il ne pourrait y paraître…

    LV : on est finalement dans l’enfance de l’art. Cela fait des années que vous écrivez cette enfance, non seulement pour dire l’enfance mais aussi pour affirmer que toute sensibilité esthétique se ressource dans l’enfance…

    PLG : je crois que le massif hercynien capital sur lequel s’adosse une écriture, la construction d’un ensemble de livres, c’est l’enfance et que, à mon sens, et là je n’engage que ma subjectivité, lorsque je dis ce que je suis en train de dire, ce qui est émouvant chez un écrivain c’est cette continuité, cette ferveur qui se situe dans la fidélité de l’enfance. Alors ce n’est pas non plus une fidélité béate ! Il ne s’agit pas de dire : « c’était un vivier extraordinaire, tout s’est engrangé à ce moment-là », mais je pense malgré tout qu’un certain nombre de choses se sont décidées à ce moment-là, pas forcément heureuse d’ailleurs, il peut y avoir aussi des points de douleur, des zones moins lumineuses, mais l’enfance, les territoires de l’enfance, les figures de l’enfance et je complèterais presque en disant les paysages et les odeurs de l’enfance, et les lumières de l’enfance restent pour moi quelque chose de tout à fait présent à telle enseigne que même parfois lorsque je marche dans une ville lorsque je marche dans Paris, si brusquement le ciel s’assombrit, j’ai presque un moment de jubilation, je retrouve ce que pouvait être l’assombrissement du ciel en Finistère, l’assombrissement du ciel juste avant l’orage lorsque j’étais dans le jardin de mes grands-parents…il y a quelque chose comme cela qui revient parce que je suis resté dans cette fidélité et cette continuité aussi qui moi me paraît tout à fait importante.

    LV : l’enfance plus que l’adolescence…

    PLG : l’adolescence est moins heureuse, parce que l’adolescence brise, l’adolescence casse, l’adolescence…un jour j’écrirai sur l’adolescence, je dirai des choses. Dans Les Marées du Faou, je me suis arrêté volontairement à la fin de l’enfance mais je n’ai pas écrit encore sur l’adolescence. Dans Le Passage de l’Aulne, il y a des évocations, on voit ce qu’ont pu être les orages ou les turbulences de l’adolescence, mais j’y reviendrai, le jour venu, ce n’est d’ailleurs pas une nécessité absolue mais je crois que c’est quelque chose qui a aussi son importance.

    LV : sur le plan poétique, des figures récurrentes apparaissent, que l’on trouve également dans vos romans et vos essais. J’ai été intrigué, au-delà des figures du roman arthurien,  de l’imaginaire des forêts, du végétal, de la pierre, des matières, des matériaux rugueux, toujours décrits avec énormément de précision, par le bestiaire, quasi-surréaliste : on croise dans Déambulations 2 des grenouilles, des orvets, des couleuvres, des crapauds millénaires, cachés dans des grottes profondes et bourbeuses, c’est du delirium tremens ou c’est de l’ordre du poétique ?

    PLG : c’est vraiment le bestiaire de l’enfance, c’est le bestiaire des grandes fascinations  mais aussi des grandes terreurs je crois…on pourrait ajouter les chauve-souris, je ne sais pas si elles sont présentes là…je crois qu’elles le sont dans les figures de dragons…il y a quelque chose effectivement qui me replace dans ces terreurs un peu diaboliques…dans ses présences…qui font que l’animalité pour moi c’était un peu ça, quelque chose de ténébreux, d’incontrôlé et qui me terrorisait d’une certaine manière…alors après on peut apprivoiser, allégoriser toutes ces bêtes…je crois qu’un écrivain a besoin de ces éléments  et de ces figures…surtout que…vous avez cité deux mots importants, ou deux esthétiques importantes : esthétique arthurienne et esthétique surréaliste, lesquelles d’ailleurs ne sont pas sans liens. Mais l’esthétique arthurienne …dans Yvain et le Chevalier au Lion on voit quand même des lions dans la forêt de Brocéliande, dans le surréalisme on voit tout à coup des bêtes, dans certains livres de Giono, on voit des rêveries extraordinaires sur Paris, on voit des bêtes qui surgissent des bouches de métro dans un enchevêtrement de lianes et de lierre…il y a cette présence des bêtes. C’est quelque chose qui moi me paraît tout à fait important que j’ai peu exploité jusque-là mais qui est revenu dans ce livre.

    LV : on a parfois l’impression d’être devant un poème en prose, « La Horde », par exemple, c’est assez clair comme inspiration esthétique, non ?

    PLG : ah pour moi c’est le grand genre ! le poème en prose…Le poème en prose c’est ce qu’il y a quand même…et je crois qu’il y a des scansions quand même très identifiables dans la littérature : Gaspard de la Nuit, Le Spleen de Paris, Connaissance de l’Est, Liberté Grande, et là encore, toute révérence gardée, Illuminations, mais il y a des moments comme cela qui sont pour moi parmi les grands moments d’incandescence et de splendeur de la prose française. C’est-à-dire que la grande période de Chateaubriand , la phrase chargée de Huysmans, le labyrinthe proustien, ont un charme évident qui me subjugue toujours mais il y a une sorte de quintessence, d’incandescence de la prose française, dans ces moments-là, et en même temps parce qu’elle est contaminée par l’onirisme, toujours, et par les visitations de l’étrange, par les visitations de l’ailleurs, et dans ces choses que j’ai citées, Rimbaud, Gracq, Aloysius Bertrand, et même d’une certaine manière Connaissance de l’Est, parce que le fleuve de Claudel ***[« Bagnant » ( ???)]*** , « La Cloche », ou « La Pluie », ne sont plus simplement des éléments du réel.

    LV : on est peu en rapport avec le monde réel dans Déambulations…c’est un univers marginal…

    PLG : c’est tout à fait mon intention et justement de montrer qu’on peut encore avoir un pied dans le réel mais on peut aussi très vite je ne sais pas s’il faut dire « basculer » ou « glisser », parce que « basculer » suppose quelque chose d’un peu fort et de radical, dans « glisser » il y a cette espèce de mouvement presque insensible auquel je suis moi très sensible, l’insensibilité  de l’écart…On pourrait aussi citer Marcel Béalu, les grands poèmes en prose surréalistes, tout cela qui a nourri mon enfance, mon adolescence, mes lectures. J’ai été nourri, j’ai grandi dans ces adorations et dans ces admirations. Qu’on en trouve à partir de cet instant-là la trace dans ce que je peux écrire aujourd’hui encore n’a rien de surprenant.

    LV : il y a le rêve, ce passage d’un espace à l’autre, la traversée des seuils…et puis il y a dans Déambulations 2 l’irruption du présent. Il ne me semble pas qu’il y ait cela dans Déambulations 1. Il y a donc dans Déambulations 2 un texte consacré au 11 septembre, assez décalé par rapport à l’ensemble …

    PLG : en même temps, je ne voulais pas bien entendu transformer ce livre en bloc-notes ce n’est pas du tout mon intention, ce n’est pas du tout ce que je veux, mais je crois que dans ce passage, dans cette section, dans cette séquence de Déambulations 2 que j’ai appelé « Histoire », il y a quelque chose qui en même temps doit témoigner à la fois là aussi de choses assez surprenantes…on peut regarder quelque chose de tout à fait mythique comme le Roi Arthur, on peut regarder quelque chose de réel mais de tout à fait épique comme la croisade de Saint-Louis, on peut regarder quelque chose de pour moi tout à fait mémoriel mais en même temps qui n’a absolument pas sans doute la portée ni épique ni mythique [ inaudible consigné ?] tout de suite à travers un personnage qui est quand même un personnage plus banal, d’une certaine manière, comme Georges Pompidou, qui est aussi évoqué dans cet ensemble, et en même temps on peut aussi parler de choses qui sont de l’époque et du moment…Alors ce n’est pas uniquement le 11 septembre pour parler de la chute des tours, mais c’est peut-être aussi derrière cet événement voir autre chose et en particulier moi des choses qui me préoccupe beaucoup et que j’avais déjà beaucoup exploitées dans Le Roi dort, qui est finalement cette pauvreté grandissante, qui est ce matérialisme envahissant, qui est aussi cette trahison du christianisme ou d’un christianisme qui est perverti par le matérialisme, d’un christianisme qui ne sait plus assumer sa mission, ou qui n’a plus les moyens d’assumer sa mission et qui appellerait la nécessité de personnages qui seraient vraiment des prêtres de la politique et c’était cela que j’avais vu moi dans 11 septembre. C’est effroyable évidemment de penser à toutes ces vies brisées, c’est effroyable de penser aussi que finalement d’une certaine manière – je n’aime pas le mot – mais là au moins, nous sommes coupables. Si ce drame est arrivé, c’est qu’il y avait aussi en amont d’autres drames qui étaient tout aussi injustifiables.

    LV : est-ce que ce n’est pas la tentation de George Bush justement d’être ce prêtre au pouvoir ?

    PLG : ce n’est pas tout à fait la figure du prêtre…C’est plutôt du côté de Perceval, des héros arthuriens que du côté de l’actuel président américain…

    LV : il y a certaines violences dans ce retour à la réalité et puis un enchaînement entre le 11 septembre et les Croisades…On a l’impression qu’il faut revenir à l’idée de la croisade contre les terroristes…

    PLG : ce n’est bien entendu pas ce que je voulais dire ! D’une certaine manière d’ailleurs les terroristes eux-mêmes sont en croisade… même s’ils ne portent pas la croix…ou une croisade sous le signe du croissant…non non je voulais que défilent en même temps de grandes figures, alors évidemment, c’est toujours arbitraire c’est toujours subjectif, c’est toujours limitatif…On ne peut pas convoquer…il y a d’autres…certainement…Je pourrais certainement aussi une fois de plus aimer reparler de De Gaulle, de Richelieu, de tel ou tel autre, bon je l’ai déjà beaucoup fait par ailleurs,  j’avais peut-être envie d’exercer mon regard et ma curiosité cette fois ci sur d’autres figures.

    LV : la chronique journalistique ne vous a pas tenté ?

    PLG : pour l’instant, non, mais on peut y aller. Il y a des moments où l’histoire commande  et je ne voudrais pas si vous voulez verser dans l’unanimisme conjoncturel mais force est quand même de dire que les événements du 11 septembre 2001 étaient me semble-t-il de cet ordre-là.

    LV : une surprise aussi dans cet essai sur le 11 septembre, c’est la mention de Voltaire : « Face à ces événements, face à ce fanatisme […] je crois qu’il n’y a qu’une purge, c’est de relire Voltaire »…Pour un chrétien militant, c’est assez étonnant, non ?

    PLG : oui, parce que je crois que la religion ce n’est pas le fanatisme, et que le terrorisme se nourrit de fanatisme. Dire ce que j’ai dit là c’est revenir vers la racine même du christianisme  qui est normalement une religion de l’amour, de l’acquiescement de la résurrection des corps,  dans la certitude que les corps seront un jour glorieux – ça n’a strictement rien à voir avec la violence, avec la destruction, avec la barbarie. Et quand j’en appelle à Voltaire,  j’en appelle à une religion qui soit…

    LV : déiste ?

    PLG : …déiste, sereine, et qui soit purgée mais vraiment profondément de tout obscurantisme, de tout fanatisme, de tout tropisme envers les formes superstitieuses qui sont de nature à la…même pas à la détourner mais à la trahir.

    LV : dans tous vos écrits, dans Les Marées du Faou, dans Le Passage de l’Aulne, il y a quelque chose de contradictoire ( et c’est peut-être normal que ce soit contradictoire) : il y a une nostalgie de l’ancienne pratique religieuse, avec l’orfèvrerie, presque les messes en latin,  une sorte de nostalgie d’un âge d’or d’avant Vatican II, et puis en même temps il y a ce discours-là, très progressiste finalement, très ouvert…

     PLG : les deux ne sont pas du tout inconciliables ! Je ne suis pas du tout un adepte de la messe en latin, parce que je l’ai peu connue moi-même, la messe en latin,  je suis vraiment un enfant de Vatican II – un fils du Concile dont je n’ai pas apprécié tous les éléments – et je crois qu’on peut trouver un juste milieu. Je vais aujourd’hui à la messe à Saint-Eustache à Paris et je ne suis pas à Saint-Nicolas du Chardonnay tant s’en faut je suis quand même dans un lieu où la messe est fastueuse. Maître Guillou se déchaîne aux grandes orgues de Saint-Eustache, on chante le Credo en latin, le Kyrie surgit en grec, et la liturgie est fastueuse. En même temps il y a chez les oratoriens un souci de l’époque, un souci des divisions, des déchirements du monde contemporain et c’est cela qui est très important pour moi et je crois que cela se dessinait déjà dans Le Dieu noir où j’imaginais le pontificat du premier pape africain au début du XXIème siècle, c’est-à-dire si vous voulez d’un côté ce souci d’un rite respecté…La religion, ce n’est pas le plain-pied, la religion…la messe ce n’est pas le supermarché, c’est pas le hall de gare dans lequel tout le monde déboule et vocifère, il y a une distance. Et justement la beauté, la musique, la beauté des éléments, l’orfèvrerie, les nappes, la beauté des chants, les œuvres d’art, tout cela participe de cela

    LV : c’est une revendication esthétique…

    PLG : …revendication esthétique mais liturgique, portée par un souci liturgique ! Et puis d’un autre côté nous sommes aussi dans une époque, que nous avons à témoigner, nous avons à être des ambassadeurs du Christ dans l’époque et nous pouvons être devant Dieu contre les fanatismes, contre les obscurantismes, contre l’intolérance, contre les injustices…Ce n’est pas du tout contradictoire pour moi ! Un chrétien est à la messe, mais il n’est pas qu’à la messe, il est aussi dans le monde, il est immergé dans le monde, et cette tension entre justement cette beauté du rite – qui se veut d’ailleurs, si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout, la préfigurations des joies éternelles… La messe c’est l’avant-goût de ce que l’on aura au ciel et en même temps l’époque me semble si vous voulez le résumé de ce qui fonde la religion chrétienne, enfin pour moi, et pour d’autres, c’est l’Incarnation. L’Incarnation c’est ça. C’est finalement être de son temps, d’un côté, c’est-à-dire être engagé dans son époque, être impliqué dans le réel de son temps, d’un côté, et d’un autre, aller également quelquefois goûter aux splendeurs de l’Eucharistie, du repas eucharistique, des préfigurations du banquet céleste, et moi cette contradiction me paraît extrêmement importante. La messe est quelque chose qui me ressource. Alors elle ressourçait Claudel, elle ressourçait beaucoup d’autres. Je sors de là rechargé d’une véritable énergie.

    LV : au niveau de la pratique d’écriture, vous vous êtes déjà confronté à des sujets difficiles, comme l’enfance du Christ. Il y a par ailleurs dans la réécriture de la Passion un enjeu énorme. Il faut oser décrire chaque station…

    PLG : si vous voulez il y a deux choses. Il y a le fait que le Vendredi saint est pour moi le jour le plus important de l’année. Je dirais, le Vendredi saint et la Pentecôte, et peut-être plus le Vendredi saint et la Pentecôte que le Vendredi saint et Pâques, à la fois la mort et l’Esprit saint, mon christianisme est accoté à cela. C’est un peu un hasard…Un prêtre finistérien m’a commandé ce texte je l’ai écrit, je ne l’ai pas…je n’étais pas en Bretagne à ce moment-là donc je n’ai assisté à la diction, en revanche le Père de la Morandais, le célèbre Père de la Morandais qui est actuellement un peu mis à l’écart dans une paroisse du XIIème arrondissement, m’a demandé de venir le Vendredi saint ce texte. Il voulait que j’écrive un texte pour le Vendredi saint. Il a demandé le concours d’un romancier et d’un écrivain chrétien et je lui ai dit que j’avais ce texte ( j’étais tout à fait capable d’en écrire un autre, le problème n’était pas là) mais finalement je l’ai dit pendant l’office du Vendredi saint, à midi, ce vendredi d’avril. C’était ce texte. C’est très important et pour moi extrêmement important, extrêmement émouvant, parce que c’était pour moi la première fois que pour moi l’écriture était à ce moment-là de l’ordre du témoignage, qu’un écrivain, qu’un écrivain chrétien venait dire un texte qu’il avait écrit.

    LV : quels sont les autres écrivains chrétiens qui font selon vous partie du même « mouvement » ?

    PLG : aujourd’hui ? Je citerais spontanément Sylvie Germain, je crois qu’elle est de…de cette dimension de folie, épique et excessive. Les autres, je ne suis pas sûr de bien les connaître. Je ne sais pas. Et ceux du passé on ne les connaît que trop. Donc je ne pense pas que nous soyons très nombreux…

    LV : vous n’avez pas l’impression de marcher à contre-temps ?

    PLG : j’ai de la jubilation à marcher à contre-temps ! Mais quand on est de l’ordre du témoignage et de l’affirmation d’une foi, on est à contre-temps. Ça ne me gêne absolument pas. Et peut-être d’ailleurs est-ce une nouveauté, cette chose s’affirme, elle n’est plus si vous voulez…j’entends ce que vous être en train de me dire…on pouvait voir ce traitement dans les livres précédents comme un motif pictural, culturel, esthétique. Ici, maintenant, il y a quelque chose de l’ordre d’un témoignage, d’un engagement, de l’affirmation d’un engagement.

    LV : ce sont donc parfois des textes destinés à être lus, à être dits…et cela fait penser parfois aux prières, auxquelles vous vous êtes essayé dans Les Marées du Faou, ou pour d’autres occasions spéciales liées à la musique. Est-ce que cela a modifié votre approche de l’écriture ?

    PLG : pour moi je crois que l’écriture elle est plastique, elle est protéiforme, on peut faire mille et mille choses…y compris la prière. On parlait de…Je pense que ça recoupera des choses qu’on a pu dire…Deux formes très belles : le poème en prose et la prière. La prière…Il y a quelque chose de cet ordre-là…Et c’est ce que j’ai essayé de faire là mais dans les années qui viennent j’aimerais certainement écrire pour le théâtre, mais je ne détesterais pas écrire un grand oratorio, par exemple.

    LV : un mistère médiéval ?

    PLG : ou un mistère médiéval….un oratorio j’aimerais beaucoup…Pas impossible que je le fasse.

    LV : c’est quelque chose qui manque le théâtre dans votre œuvre…

    PLG : le théâtre, c’est un souci que j’ai…mais quelque chose qui aurait la forme d’un oratorio

     

     

     

    LV : tu théâtre à la manière de Montherlant ?

    PLG : je n’en sais rien…Je crois qu’il ne faut surtout pas…Ce sont des grands patronages, ce sont de grands modèles que vous sollicitez là…mais il ne faut pas s’abriter sous des choses qui ont déjà été écrites. Je ne vais pas réécrire Le Cardinal d’Espagne ou La Reine morte ! Mais en même temps, quelque chose qui puisse être de cette forme-là, oui.

    LV : je voudrais en venir à votre rapport aux arts visuels…Dans Déambulations 1  et Déambulations 2, on trouve de nombreuses descriptions de tableaux, notamment lors de la description des tableaux d’une exposition…

    PLG : oui, c’est un peintre honfleurais que j’ai redécouvert. A la différence de Déambulations 1, j’ai peut-être voulu ici convoquer des choses un peu plus différentes. Il y a Gernez effectivement qui est ce peintre honfleurais, il y a Doaré qui est ce graveur extraordinaire breton que j’admire beaucoup, il y a des photographes aussi, Jean Hervoche ; Raphaël de La Porta, ce jeune photographe absolument extraordinaire qui a moins de 25 ans et qui a fait une série éblouissante sur les orgues de Paris, voilà ce sont des choses qui ont retenu mon attention, à telle enseigne que j’ai décoré le salon de ma maison du Finistère de cette série d’orgues. C’est quelqu’un qui fait des séries, il fait des séries sur les sapins, sur des mines, un jeune garçon extrêmement talentueux. L’image, l’image reste présente et il était…Je n’imaginais pas ce livre non plus sans un détour par les images.

    LV : une dernière question sur la musique…et sur la musicalité de votre prose à tel point qu’on se sent plus porté parfois par la musique de la phrase que par son contenu.

    PLG : je n’en ai aucune conscience ! Vraiment, c’est tout à fait…

    LV : jamais de gueuloir ?

    PLG : au contraire, je crois que le « gueuloir », c’est un…je l’ai beaucoup pratiqué…j’ai beaucoup mis je ne sais pas s’il faut dire les textes en bouche, en musique, en son, vraiment je les ai beaucoup soumis  à l’épreuve du gueuloir flaubertien…De moins en moins en écrivain déjà j’ai la conscience du rythme, du jeu des sonorités, des échos et pour moi c’est une dimension extrêmement importante…Quand je lis la phrase d’un autre, elle n’a même pas besoin d’être prise dans un roman je suis toujours presque blessé par son absence de musicalité. Pour moi, quand il y a une atteinte à la musicalité, il y a atteinte à la grâce de la langue. 

     


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